L’Œil Art Basel 2026

Quand les artistes contemporains transforment la matière, la mémoire et la ville en espaces de résistance.

La semaine dernière, Art Basel Paris réaffirmait son rôle de carrefour de l’art contemporain, faisant vibrer la capitale entre le Grand Palais et un programme public déployé dans toute la ville. Cette nouvelle édition met à l’honneur des démarches artistiques où la matière devient l’émissaire privilégié des récits politiques, des quêtes identitaires et des réinventions formelles. Des projets immersifs hors les murs aux propositions artistiques en galerie, les artistes invités dialoguent avec les blessures de l’Histoire, déconstruisent nos modes de perception et réoccupent l’espace urbain pour donner à voir de nouvelles formes de mémoire et de consolation.

Mémoire, cicatrices et contre-archives

L’histoire contemporaine s’écrit dans les failles des institutions. Chez Denilson Baniwa, le feu revêt une double valeur symbolique : à la fois outil ancestral de régénération (le ‘coivara’) et symptôme de l’abandon institutionnel lors du dramatique incendie du Musée national du Brésil. En conservant ces cendres à l’intérieur d’un petit cabinet conçu comme une ‘contra-archive’, l’artiste réclame un espace de lutte et de résistance.

Ce soin apporté aux fragments de la mémoire collective fait écho au travail de Manuel Mathieu. À travers une abstraction intuitive où la matière se métamorphose, l’artiste haïtien explore la résilience, la transmission et l’identité. Il trace des cartes psychologiques entre blessures intimes et mémoire collective.

La matière comme corps et sensation

À l’opposé de certaines représentations lisses, la peinture et la sculpture s’imposent ici par leur densité physique. Milton Resnick pousse l’expressionnisme abstrait à ses limites, faisant fondre la ligne et le contour sous d’épais « murs de peinture » où le geste s’absorbe dans la matière.

Cette notion de geste trouve un répondant contemporain chez Nour Mobarak. Ses empreintes corporelles, fixées dans une résine époxy, créent une sensation d’immédiateté euphorique.

De son côté, Beaux Mendes renouvelle la peinture ‘neo-en-plein-air’ en associant ses figures végétales à des supports organiques ou minéraux (peau d’animal, poudre de marbre sur mousseline). Il fige des silhouettes et des formes dans un état d’apparition évanescent et pur.

Déconstructions et recompositions

Le paysage et le quotidien se transforment sous le regard d’artistes qui questionnent la fabrication des images. Rodrigo Torres déstructure l’expérience urbaine à travers le collage. Par le chevauchement de références et de textures, il crée des décalages optiques où la matière visuelle est mouvante.

O Bastardo, formé au graffiti, tisse quant à lui une peinture figurative et autobiographique qui fait dialoguer les codes de la rue et le langage pictural classique.

Enfin, Nat Faulkner joue avec la logique de la photographie traditionnelle et de la chimie. Dans Untitled (Flower I), il laisse le hasard des réactions en chambre noire dicter les teintes de l’image. La métamorphose prime sur le réel et fait de l’œuvre le document de sa propre fabrication.

Miu Miu & Alice Diop : « Geste de consolation » au Palais d’Iéna

Pour sa troisième année en tant que partenaire officiel du programme public d’Art Basel Paris, Miu Miu a invité la réalisatrice française Alice Diop à concevoir le projet ‘Geste de consolation’ au Palais d’Iéna à Paris.

Prolongeant son film Fragments for Venus, l’exposition orchestrée par la cinéaste imagine un parcours de réparation face au regard fétichisant de l’histoire de l’art sur les femmes noires. Du premier choc photographique signé Zanele Muholi à l’installation vidéo d’Alice Diop, le public traverse ensuite une vaste bibliothèque immersive (Chambre à soi) et assiste à des performances à la puissance cathartique (imaginées par la chorégraphe Nadia Beugré, ou encore par la compositrice Angel Bat Dawid). Alice Diop parvient à transformer l’expérience du spectateur en acte d’émancipation : le public n’est pas un observateur passif, mais devient partie prenante d’une installation, où les regards croisés réinventent la notion de consolation, de transmission et de mémoire collective.

ALT : Vue de l'exposition Geste de Consolation d'Alice Diop au Palais d'Iéna avec la sculpture Sentinel de Simone Leigh.
© Sentinel (Mami Wata), Simone Leigh
ALT : Vue de l'exposition Geste de Consolation d'Alice Diop au Palais d'Iéna avec son l'installation vidéo.
© Installation vidéo Alice Diop
ALT : Vue de l'exposition Geste de Consolation d'Alice Diop au Palais d'Iéna avec l'aménagement 'Chambre à soi' en bibliothèque.
© Chambre à soi

Kutluğ Ataman : la polyphonie humaine de « Küba »

Présentée par la galerie Niru Ratnam, l’installation majeure Küba (2004) de l’artiste turc Kutluğ Ataman investit l’espace public avec une force documentaire inchangée. Au milieu d’un assemblage de fauteuils et de meubles de récupération, 40 téléviseurs diffusent en continu les récits de vie des habitants de Küba. Sans hiérarchie narrative, les voix, les peurs et les rêves des résidents s’entrecroisent. En déambulant d’écran en écran, le spectateur recompose le portrait d’une communauté forgée par la marginalisation, la migration et la solidarité.

Tracey Emin : la trajectoire des corps dans l’espace public

Déployé hors-les-murs par la galerie White Cube, un ensemble de trois sculptures monumentales en bronze de Tracey Emin habite le paysage parisien en explorant les états successifs de l’intime et de la vulnérabilité. À travers I Lay Here For You, I Followed You to the End et I Will Not Be Alone, l’artiste britannique retrace le passage de la soumission à la résilience. Le corps féminin s’y dépouille de l’allégorie pour devenir une incarnation collective de la force et de l’endurance.

ALT : Sculpture monumentale en bronze de Tracey Emin.
© I Lay Here For You, Tracey Emin
ALT : Sculpture monumentale en bronze de Tracey Emin.
© I Followed You to the End, Tracey Emin
ALT : Sculpture monumentale en bronze de Tracey Emin.
© I Will Not Be Alone, Tracey Emin

En faisant dialoguer les expérimentations matérielles présentées en galerie avec les interventions politiques et poétiques du programme hors-les-murs, Art Basel Paris 2026 dépasse le simple cadre de la foire commerciale. De la réparation des récits occultés au Palais d’Iéna aux corps sculptés dans l’espace public, cette édition témoigne de la capacité de l’art à transformer nos représentations et à offrir des espaces collectifs de résilience. Une traversée parisienne intense qui rappelle que la création contemporaine reste, avant tout, un puissant outil de reconquête du regard.